Le feu de nos pères

Maîtriser le feu

Nous voici 400 000 ans en arrière. Nous sommes en plein dans l’âge de pierre.

Nous ne savons pas bien comment l’Homme domestiqua le feu. On imagine facilement la fascination que nos ancêtres ont pu avoir pour les apparitions du feu par la foudre ou le volcanisme. Il est vraisemblable qu’un jour il finit par capturer cet étrange animal et mis au point des techniques pour l’entretenir et le conserver. La maîtrise de l’allumage du feu par le mélange des bonnes essences d’arbres ou en frottant quelques cailloux les uns contre les autres apparut certainement ultérieurement.
Lorsque l’Homme fit jaillir l’étincelle, la flamme et maîtrisa le feu, nos ancêtres venaient de faire une avancée considérable. Un peu de chaleur pour l’homme, un saut technologique pour l’humanité.

Le feu fut et est encore bien précieux. Le feu éclaire à la tombée de la nuit et permet d’avoir une activité nocturne notamment des pratiques culturelles comme le chant ou les récits qui favorisent les interactions sociales. Le feu réchauffe les corps et améliore ainsi le confort. Le feu offre une arme supplémentaire pour se protéger des bêtes sauvages. Enfin, la maîtrise du feu permet par la suite la découverte de la cuisson des aliments : les viandes deviennent meilleures au goût et plus digestes. Celui-ci devient un foyer que l’on va protéger : une tâche communautaire majeure à ne pas négliger.

L’apprentissage sociétal

Mais pourquoi vient-il nous parler de la découverte du feu ? Je veux vous parler dans cet article de deux éléments qui au cours du projet me sont apparus comme fondamentaux : l’expérience et la transmission.

En considérant l’évolution depuis l’apparition des premiers hommes, je constate que plusieurs aspects de notre vie se sont métamorphosés.
En premier lieu, le nombre d’individus de l’espèce a considérablement augmenté notamment à partir de 2 moments charnières (500 av. J.-C. et 1800). Ceci est une conséquence d’évolutions technologiques et sociétales qui nous structurent en sociétés.

Evolution de la population mondiale depuis 10 000 av. J.-C.

Evolution de la population mondiale depuis 10 000 av. J.-C.

Ensuite, outre nos évolutions physiologiques, notre confort s’est largement amélioré dans son ensemble (habitat, alimentation, santé…). Cela se traduit par une augmentation de l’espérance de vie. Nos activités ont également évolué d’activités de survie (chasseurs-cueilleurs, défense du monde extérieur) vers des activités plus diversifiées (travail spécialisé, loisirs).

Toutes ces améliorations découlent presque essentiellement d’avancées aussi bien technologiques (sciences et techniques) que sociales (méthodes de communication, connaissance de soi…) ou sociétales (forme de gouvernement, gestion des conflits …). Si nous souhaitons continuer à progresser en tant que société (je laisse à la discrétion de chacun la définition de la notion de progrès, abandonnant la question du pourquoi), je crois qu’il est pertinent de s’intéresser à ce mécanisme d’apprentissage sociétal : comment un savoir s’acquière-t-il et se diffuse-t-il dans un groupe communautaire ? Et je parle ici aussi bien d’une connaissance scientifique, d’un savoir-faire ou d’un savoir-être.

L’apprentissage sociétal est un mécanisme qui doit considérer à la fois ses individus propres et son entité en tant que groupe social. Un savoir pour perdurer dans le temps doit remplir deux conditions. La première, être accessible par les individus. Différents vecteurs sont alors disponibles : la tradition orale (savoir détenu par certains individus) et la tradition écrite (savoir transcrit sur des supports tels des livres, des objets, des oeuvres d’art et maintenant dans des données informatiques). La seconde condition est qu’il doit être utilisé ! Au sein de l’humanité, je suis persuadé que plusieurs savoirs sont détenus par quelques personnes ou groupes. Ces savoirs permettraient un progrès sociétal mais reste restreint dans leur utilisation : ils n’ont pas encore intégrer l’apprentissage sociétal.

La valeur de l’expérience

La première étape de l’apprentissage sociétal est l’expérience. Et celle-ci peut être aussi bien une expérience individuelle qu’une expérience en tant que groupe. Mais qu’est-ce que l’expérience ?

La première définition donnée par le site larousse.fr est la suivante :

Pratique de quelque chose, de quelqu’un, épreuve de quelque chose, dont découlent un savoir, une connaissance, une habitude ; connaissance tirée de cette pratique.

Il s’agit donc de la réalisation de quelque chose, du passage dans un événement où apparaît nécessairement la notion de temps. Le temps dans lequel se déroule l’action (ou la non-action d’ailleurs). L’expérience nécessite du temps !
D’ailleurs, parlons-en du temps. Au cours du projet, très peu de personnes m’ont parlé de la valeur d’apprentissage de leurs expériences personnelles. Dans le discours, l’impact de certaines expériences apparaît bien sûr en filigrane, mais le recul n’est pas suffisamment important pour y voir que l’expérience seule peut amener certaines clés. Isabelle Autissier fait partie de ces personnes qui parlent avec sagesse de la valeur du temps et de l’expérience. En tant que jeune adulte, je trouve que ces notions sont effectivement difficiles à appréhender. La valeur de l’âge sans doute.

L’expérience, outre la notion de temps, introduit également la notion d’inconnu pour moi. Par définition me semble-t-il, l’inconnu est partie prenante de l’expérience. Même dans le cas où l’expérience consiste à vivre de nouveau une pratique (courir un marathon par exemple), celle-ci est nécessairement différente (le troisième marathon sera différent des deuxième et premier marathons). Pour acquérir la richesse de l’expérience, se confronter à l’inconnu est une nécessité.

Or s’aventurer dans un territoire inconnu, c’est prendre des risques puisque par définition on ne connaît pas. Mais de toute façon, a-t-on réellement le choix ?
Chaque seconde de notre vie constitue une expérience nouvelle puisque avant de l’avoir vécue nous n’avions pas fait précisément l’expérience de cette seconde-là. A ce sujet, je vous renvoie à l’interview d’un moine bouddhiste rencontré à Bodhgaya.

Pour finir avec cette première étape de l’apprentissage sociétal, je ferai appel aux sciences de l’éducation. La répétition est reconnue comme une technique majeure de l’apprentissage. Or, la répétition implique l’expérience, l’expérience répétée même !
Cela montre bien que l’expérience est nécessaire à notre progression individuelle mais également sociétale. Et celle-ci nécessite du temps.

La valeur de la transmission

Après l’acquisition de l’expérience individuelle ou collective, la connaissance doit être partagée pour intégrer l’apprentissage sociétal. C’est dans cette deuxième étape qu’intervient la transmission, tout aussi importante que l’expérience elle-même. La qualité de la transmission implique de ne pas altérer la nature de l’expérience et le savoir qui en a été acquis. En outre, plus l’expérience sera transmise de manière intense, plus son bénéfice sociétal s’inscrira dans la durée.

Mais revenons à la découverte du feu. Plusieurs millénaires plus tard, ces flammes rougeoyantes, si puissantes pour détruire et si promptes à s’éteindre restent un élément de fascination. Tenez, par exemple, il suffit de partir un weekend et de s’organiser un bon barbecue entre amis pour le mesurer! Cette tâche revêt une importance capitale et celui qui réussira à l’allumer et à l’entretenir sera auréolé de gloire (voir plus). Et chacun y va de sa technique : avec un allume-feu, au papier journal, en l’attisant par un souffle puissant ou avec un morceau de cagette déniché dans le garage… Tous les moyens sont bons pour atteindre le Graal : de belles braises capables de cuire les prises de la chasse (de saignantes pièces du boucher !).

Cette technique se transmet de père en fils : c’est un héritage considérable qui se transmet de manière ininterrompu depuis des milliers de génératieons. Hormis le feu, le contenu du savoir transgénérationnel évolue continuellement. Au temps des chasseurs-cueilleurs, les savoir-faire transmis par les anciens répondaient directement à des besoins vitaux (se protéger, se ré-chauffer, se nourrir…). Avec la sédentarisation, la notion de propriété se renforce : les agriculteurs produisent pour leurs familles et peuvent enrichir leur patrimoine grâce à la qualité de leur savoir-faire. La transmission familiale prend un sens plus important. Avec l’apparition de l’agriculture, et le développement en sociétés, les activités se sont diversifiées et les hommes se spécialisent dans des savoir-faire spécifiques. Ils utilisent d’abord le troc, puis des systèmes monétaires pour faire valoir leur travail.
Les propos de ce vieil indien de caste brahmanique, rencontré sur les bords du lac sacré de Pushkar, illustrent ce que peut être la transmission et son importance.

Mila, jeune ukrainienne rencontrée à Kapit (Malaisie), vient incarner cette transmission à travers son métier.

Transmettre permet de faire vivre le savoir, la connaissance acquise par l’expérience. La transmission est un vecteur d’accélération de l’apprentissage puisqu’elle permet d’éviter le recours à l’expérience chronophage et risquée ! Imaginer par exemple que chaque individu doive réinventer l’état actuel des sciences et des techniques en partant de zéro ! Il est nettement plus efficace de transmettre ce savoir et de partir de cette marche pour en gravir une nouvelle.
Et à mon sens, transmettre dépasse le savoir-faire ou les techniques auxquels renvoient les 2 vidéos précédentes. Comme précisé en introduction, je crois que l’apprentissage sociétal fait également référence aux expériences sociales et sociétales des individus.
Transmettre permet ainsi une progression plus rapide de la connaissance communautaire. Mais alors, comment organisons-nous la transmission de nos expériences ?

Evolution des méthodes de transmission

Il me semble intéressant de comprendre la dynamique associée à la transmission des savoirs. Avant que l’Ecole n’apparaisse sous une forme structurée, la transmission, à l’image des propos de cet indien brahmane plus haut, me paraît essentiellement réservée à la famille. Il s’agit alors de savoir-faire spécifiques utiles à la communauté. Les expériences sociales et sociétales se transmettent principalement par une tradition orale.

Lorsque l’éducation devient accessible au plus grand nombre, le système éducatif se met en place pour assurer une partie de ce rôle de transmission : il est là pour éduquer les membres de la Société et de ce fait, garantir son bon fonctionnement. Il permet également au fur et à mesure de son développement de former les jeunes à répondre à un besoin de sa Société. En permettant d’acquérir un savoir utile à sa communauté (et tiré de son expérience), l’école permet la bonne intégration de l’individu. La transmission familiale d’un savoir-faire technique perd de sa force et cette fonction est transférée au système éducatif qui s’appuie sur une constellation de connaissances et de savoir-faire accumulés pour transmettre aux nouveaux individus.
Sur les bords du Gange à Bénarès, j’ai rencontré Vishal, un jeune indien. Il raconte comment, avec son expérience, il a voulu tirer parti de cette transmission organisée par la communauté (l’Ecole) pour découvrir des horizons différents de ceux de la boutique familiale.

Bien évidemment, les techniques héritées du cercle familial existent toujours mais leur importance est nuancée par l’acquisition d’une multitude d’autres connaissances issues de l’expérience collective. Que reste-t-il donc à transmettre ?
Plus qu’un savoir-faire, le cercle familial est le garant d’un savoir-être. Il est également notre première expérience du lien social. Dans notre civilisation mondialisée, celui-ci est essentiel pour comprendre les différents codes et savoir saisir les opportunités. Je crois que la transmission de ce savoir-être a toujours existé mais son importance a pu être auparavant minimisée par des savoir-faire techniques immédiatement valorisables.
Sur l’île de Bornéo, les peuples primitifs (Iban, Kayan, Kelabit, Kenyah, Melanau, Penan, Bidayuh…) vivent traditionnellement dans des longhouses. Lors d’un séjour dans une longhouse, j’ai ainsi rencontré Wella, jeune femme Iban. Wella nous parle de cette transmission à travers l’éducation de son fils.

Wella illustre comment la famille est utile à la transmission d’une expérience sociale (aider les autres pour bien vivre en communauté).

La transmission comme moteur

L’apprentissage sociétal du groupe et de ses individus se concrétise à la fois par l’expérience et la transmission de ces expériences. Au cours du projet, j’ai ressenti la signification de cette transmission. J’ai notamment perçu que le temps jouait encore une fois un rôle important. Avec l’âge, les personnes gagnent souvent une envie de transmettre. Comme si c’était un phénomène naturel.
Dans la Beauce, je suis allé à la rencontre de Pascal, agriculteur depuis plusieurs générations. En réfléchissant sur son rôle au sein de la Société, je perçois dans son discours cette notion de transmission. Pascal a envie de transmettre : il y voit un rôle sociétal.

J’interprète ce mécanisme comme une prise de conscience. L’individu riche de ses expériences de vie et de ses savoirs ressent, consciemment ou non, que sa vie est éphémère. Il va alors vouloir transmettre la richesse de sa vie. Cela pourrait aussi bien être issu d’une volonté égocentrique (volonté de laisser une trace dans ce monde) que d’une volonté altruiste (volonté d’être utile à la communauté en partageant la richesse des expériences de sa vie).

Pour conclure cet article, je laisserai la parole à Marc Thiercelin. Marc m’a accordé un entretien dans un café parisien. A travers son histoire, son parcours et ses projets, il véhicule la nécessité pour notre Société de transmettre et milite pour organiser cette transmission par l’alternance en entreprise par exemple.

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