Prendre conscience de la mort

Comprendre la dynamique personnelle

Tout au long du projet, une question m’interpellait particulièrement. Comment se forge notre image, notre conception de ce qu’est la mort ? Quelle est la dynamique qui façonne notre expérience personnelle de la mort sous toutes ces formes (sens, émotions, souvenirs, rêves…) ?

D’abord, au cours des interviews, j’ai cherché à faire s’exprimer la dynamique personnelle des individus face à la mort. Appréhender la dynamique pour mieux comprendre la représentation de la mort au jour de l’interview. Puis, au visionnage, je tentais de lire entre les lignes pour comprendre. Pourquoi, comment, toi, en es-tu arrivé à cette représentation particulière de la mort ?

Finalement, je me suis moi-même utilisé comme objet d’étude pour décrypter le plan de mes propres fondations. Dans cet exercice, j’ai distingué 3 phases communes aux différents individus : la prise de conscience, l’évolution, l’affirmation. Malgré la diversité des individus (environnement, histoire personnelle, personnalité…), certaines tendances se sont dégagées. Par exemple, la première étape, la prise de conscience, est le passage charnière le plus facilement identifiable : nous passons de la conception d’une mort futile à l’image d’une mort réelle, qui induit la disparition de notre être subjectif.

La prise de conscience

La connaissance de l’existence d’un objet ou d’un phénomène intervient le plus facilement par l’expérience directe. Un individu prend conscience d’une personne ou d’un objet nouveau par son interaction avec eux. La prise de conscience indirecte, par représentation, d’un phénomène dont on n’a pas fait l’expérience nécessite de fortes capacités d’abstraction. On peut alors dire que l’on en a pris conscience (son existence est présente à notre esprit), et non que l’on en a connaissance (on ne connaît pas car nous n’en avons pas fait l’expérience).

La prise de conscience de la mort peut intervenir par l’expérience directe (décès familial, mort d’un proche, situation d’accident mortel…). L’individu identifie alors facilement la période à laquelle a lieu sa prise de conscience car elle se matérialise par cet événement. Celle-ci peut également être initiée par une connaissance indirecte (lecture, dessins animés, films …). Suivant l’intensité de ce vécu, ce passage peut alors être diffus dans la conscience de l’individu.

Je vais laisser la parole à des individus d’horizons divers témoignant de leur vécu de cette phase charnière.

Comme le fait remarquer Aymeric, nous observons une prise de conscience vers le CP mais nous n’en acquérons pas une compréhension totale. Dans son interview au site de Psychologies Magazine, Edgar Morin, philosophe, précise que dans la jeune enfance la mort signifie sortie de l’environnement individuel, élimination, « un peu comme dans les dessins animés où l’on peut être désintégré puis recomposé ». Il situe lui-même la compréhension de la mort comme la perte irréversible d’un être vers l’âge de 8 ans.

Ce sont à travers ces premières expériences que l’environnement culturel et la famille vont apporter leurs marques dans la représentation individuelle de la mort. Dans les plus jeunes années, l’individu est souvent baigné dans un écosystème social restreint. Il perçoit et intègre les comportements humains autour de lui. Or, ces comportements véhiculent partiellement notre représentation de la mort : cela peut se faire par nos émotions, par notre réaction face au risque, au danger, ou par notre regard sur la maladie. Le jeune enfant est marqué par les représentations individuelles qui gravitent autour de lui. Un exemple parlant est celui des croyances religieuses qui sont facilement transmises par le lien de filiation.

L’évolution

Après la prise de conscience de la mort, nous allons souvent traversé une période exploratoire : nous apprivoisons cette nouvelle relation à la mort. Cette nouvelle période est plus disparate selon les individus. Cela se fera par exemple de manière plus ou moins consciente. Certains iront chercher dans des écrits religieux, d’autres se tourneront vers l’expérience du voyage pour se confronter à d’autres environnements culturels, ou iront chercher dans des situations extrêmes (sports extrêmes, comportements à risque) des sensations, des émotions, un vécu approchant inconsciemment celui de la mort.

La dynamique de cette évolution est également très diverse. Certains individus habités très tôt par une quête de sens existentiel enclencheront cette phase-là à l’adolescence. D’autres personnes rentrent activement dans cette période d’exploration dans l’âge adulte. Cette dynamique est aussi très variable pour un même individu qui sera plus ou moins actif, à l’écoute, dans certaines périodes en fonction du déroulement de sa vie et des événements extérieurs.

Sur l’île de Bornéo, au milieu de la forêt primaire dans les Kelabit Highlands, j’ai rencontré l’artiste Stephen Baya, Kelabit d’origine venu, un temps expatrié puis qui est revenu s’installé sur ses terres d’origine. Stephen est peu prolixe. Ses propos viennent témoigner de cette période d’évolution.

L’affirmation

Dans les diverses rencontres au cours du projet, j’ai identifié une tendance commune dans nos représentations de la mort. Plus les personnes ont vécu des expériences intenses, souvent en lien avec un événement charnière ou la rencontre d’un héros, plus celles-ci possèdent des convictions fortes dans leurs conceptions. La relation à la mort s’affirme dans l’événement traversé et sur la base de la période d’exploration.

Padinan est un jeune moine bouddhiste originaire de Thaïlande. J’ai eu la chance de faire sa connaissance dans les jardins du temple de Bodhgaya en Inde. Son histoire de vie lui confère aujourd’hui de fortes convictions.

A l’instar de Padinan, Mila est une jeune ukrainienne. Un soir, nouvel arrivant dans le village reculé de Kapit en Malaisie, sur les bords du Rajang, je reçois un mot sur ma chambre d’hôtel. Les voisins de la chambre 107 nous invitent pour faire connaissance. Je rencontre alors Mila. Issue d’une famille orthodoxe, elle partage son expérience : comment elle a perdu la foi, et comment elle a reconstruit sa conception.

A travers ces 2 personnes, j’ai perçu une relation à la mort bien ancrée, issue à la fois de leurs origines culturelles et d’expériences de vie fortes. Pour autant, est-il nécessaire de traverser une expérience de vie intense pour affirmer notre représentation de la mort ? Personnellement, je ne le crois pas. L’événement de vie est pour moi seulement un catalyseur qui intervient dans le processus d’exploration de notre relation à la mort. Cette dernière peut se construire sur la base de notre période d’évolution qui constitue déjà en elle-même une expérience de vie.

Les influences

J’en ai fini par me poser la question :

Quelle est la nature des événements ou des expériences qui sont propices à influencer notre conception de la mort ?

A la conclusion de cet article, j’en retiens 3 éléments majeurs :
– D’une part, notre relation à la mort prend comme point de départ la prise de conscience de ce qu’est la mort, comme perte et disparition définitives. Cela constitue le terreau primaire sur lequel évolue notre conception de la mort : elle est empreinte d’influences culturelles et familiales reçues au cours de l’enfance.
– Ensuite, à la lumière de l’expérience du projet, nous traversons une période d’évolution pour explorer notre nouvelle relation à la mort. Nous allons appréhender cette relation, la tester, en discuter, la confronter à des influences culturelles plus lointaines, à des situations vécues… Cette phase est riche d’expériences de vie qui viennent nourrir notre relation à la mort. Cela peut intervenir sous la forme de dires (conversation entre amis), de livres, de films. Ils peuvent nous aider à poser des mots sur des expériences et des émotions. Nous pouvons également rencontrer nos héros qui peuvent jouer un rôle important.
– Enfin, l’expérience d’un événement de vie intense vient souvent achever notre période d’évolution. Ces expériences intenses, comme Mila et Padinan en ont témoignées, permettent de construire une conviction forte dans notre relation à la mort.

Pour compléter l’illustration de comment peut se construire cette relation à la mort, je donnerai la parole à Vijay. J’ai rencontré cet architecte indien originaire de Bangalore à Khajuraho. Après une carrière internationale, Vijay a affirmé sa relation à la mort dans sa cinquantaine après un heureux hasard.

Je vous invite maintenant à regarder en vous-même. Quelle est votre représentation de la mort ? Comment s’est-elle forgée au cours du temps ?

Perspective personnelle

J’ai moi-même fait l’exercice et j’y ai retrouvé les grands traits de cet article.
Le premier événement relatif à la mort est le décès de mon arrière-grand-mère à l’âge de 2 ans . Je garde une image floue et je ne pense pas avoir alors réalisé ce qui se passait (je ne pense d’ailleurs même pas avoir été à l’enterrement). Les premiers souvenirs forts de la mort font leur apparition à l’âge de 9-10 ans. Pendant plusieurs soirs, au moment du coucher, je me rappelle de fortes angoisses. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la mort et de son aspect définitif. Cette phase n’est pour moi pas reliée à un événement particulier, mais à cette sensation d’une angoisse envahissante.

Ensuite, durant mon adolescence, j’ai traversé 2 événements qui sont venus ancrer en moi le caractère incertain de la mort. D’une part, j’ai été témoin d’une forte crise d’épilepsie. Cela me paralysait à l’idée que je pouvais être épileptique sans même le savoir, notamment lorsque j’étais seul. D’autre part, en plein repas lors d’une soirée de vacances, ma mère a fait une fausse route. Cet accident banal (qui néanmoins aurait pu avoir des conséquences dramatiques) m’a montré pour la première fois le caractère éphémère de la vie. Dans une situation apparemment anodine, tout reste incertain. Je me rappelle de l’attente interminable des secours et de la peur que j’ai ressentie en laissant partir ma mère dans l’ambulance.
Ces 2 événements m’ont profondément marqué. J’ai pris définitivement conscience du caractère capricieux de la vie. Cette prise de conscience m’a poussé à un travail personnel accompagné pour mieux me connaître moi-même. En parallèle, j’ai cherché dans les livres des réponses à mes peurs. J’ai traversé une longue phase de recherche. Je ne suis pas sûr que je savais ce que je cherchais mais je passais du temps à réfléchir et me documenter sur la mort. Je vois dans cette période le départ de ma phase d’évolution.
Le projet L.I.F.E. est la continuité de mes recherches. En croisant différentes perspectives sociales et culturelles, mes recherches se sont enrichies des visions que l’on m’a partagées et des expériences que j’ai vécues. J’ai également découvert la perspective bouddhiste qui m’apporte un nouveau regard sur le monde. Au cours du projet, mes 2 grand-parents maternels sont décédés. A travers ces événements, j’ai vécu une expérience directe de la mort, des émotions qu’elle peut générer. Je ressens que ma compréhension de la mort est en cours d’affirmation. Aujourd’hui, je peux développer une conception philosophique de la mort. Néanmoins, la présence des émotions m’empêche encore de l’appréhender sereinement. Or ces émotions m’apparaissent désormais indissociables de cette conception de la mort.

Pour achever cette parenthèse sur ma propre représentation de la mort, j’aimerais faire référence à Alexandre Jollien que j’ai eu la chance de découvrir récemment. Dans Petit traité de l’Abandon, le philosophe reprend régulièrement cette formule : « Alexandre n’est pas Alexandre, c’est pourquoi je l’appelle Alexandre ». Applicable aux personnes, aux idées, aux choses, je la comprends ainsi : chaque chose est en perpétuelle évolution, et il est donc impossible de la capturer dans un mot, cependant bien utile à notre communication. Elle insiste sur l’inadéquation entre les phénomènes et les mots dans lesquels on veut les enfermer. Cette phrase appliquée à la mort me permet de prendre du recul.


Alexandre Jollien – Petit traité de l'abandon par Librairie_Mollat

Je vous laisse maintenant plonger en vous-même !

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