Les émotions face à la mort

Les derniers instants

Dans les instants où l’on peut être confronté à sa propre mort, que peut-on ressentir ? Dans quel état mental nous trouvons-nous ? Que peut-il remonter de notre moi profond ?

Aymeric, étudiant en médecine, fait part de ses expériences face à la mort de certains patients. Voir une personne mourir est un moment fort et les émotions y sont mêlées. On peut y ressentir de la compassion pour la personne, pour les proches, on peut y voir l’achèvement d’une vie humaine, cela peut nous renvoyer face à nous-même, notre vie, notre existence et nécessairement notre mort.
Face à ces expériences, Aymeric exprime sa crainte de la souffrance. Cette crainte fut souvent évoquée par les interviewés au cours du projet. Personnellement, je crois que l’on parle de cette souffrance dans une conception très intellectuelle de la mort. Dans les instants où l’on vit sa mort, je vois la perte, le vide, la solitude.
La perte, car on s’apprête à perdre toutes nos possessions matériels et tous nos liens affectifs : rien ne survivra à notre mort.
Le vide, car on part dans l’inconnu. On s’apprête à vivre une expérience que personne ne nous a jamais racontée et dont on ne connaît rien.
Et enfin la solitude. Il s’agit d’une étape que l’on traverse seul. Nous avons beau être entouré au moment de la mort, nous sommes seuls à en faire l’expérience. On ne peut compter que sur soi.

Les réponses de Lama Dordje, enseignant bouddhiste au centre d’études de Dhagpo Kagyu Ling, apportent une forme de synthèse sur la place des émotions face à la mort.


Dans cette vidéo, Lama Dordje fait référence au Bardo-Thödol. Il s’agit d’un texte du bouddhisme tibétain décrivant les états de conscience et les perceptions se succédant pendant la période qui s’étend de la mort à la renaissance.

La peur, ce mécanisme ancestral

Au lancement de cette aventure, j’avais une perception bien personnelle de la mort. Je rencontrais beaucoup de difficultés à appréhender cette idée. La mort était une coupure, un trou noir, un événement au-delà duquel plus rien n’existe. Lorsque son image me traversait l’esprit, tout se figeait autour de moi. J’étais comme absorbé, plus rien n’existait, mon esprit se paralysait et je perdais ma lucidité dans mon face-à-face avec la Mort.

Cela ressemblait à des crises d’angoisses. Ces pensées étaient générées par une confrontation à l’idée de mort : accidents de la vie courante, récit d’une opération chirurgicale par un ami, confrontation au risque… Cela avait lieu aussi bien dans la vie réelle que dans la fiction (films, rêves, livres…). Dans ces moments-là, l’esprit se fixe de plus en plus sur cette idée, la saisit comme pourrait le dire les bouddhistes. Il la saisit tellement qu’il n’arrive pas à s’en défaire et ne voit plus que çà. Le raisonnement devient trouble, les idées ne s’enchaînent plus, le corps se met à transpirer, je ressens fortement l’envie de bouger, de courir, et si possible de m’échapper…
Cet état d’angoisse perdure plus ou moins longtemps selon la situation. Puis, de manière presque aussi inattendue que l’angoisse s’est déclarée, la tension du corps redescend et l’esprit se libère. Je viens tout simplement de vivre le mécanisme ancestral de la peur.

La peur est une émotion qui fut essentielle dans les temps préhistoriques et qui nous permet de survivre encore aujourd’hui. L’esprit détecte une situation dangereuse et modifie le fonctionnement de l’organisme. L’oxygène est envoyé prioritairement aux muscles pour fuir (jambes) ou se battre (bras). Le cerveau, moins irrigué, devient moins lucide. Les jambes, mieux alimentées, ont envie de consommer leur oxygène. Après être resté pendant un laps de temps dans cet état d’alerte, le corps se rétablit à un rythme normal. Il ne pourrait d’ailleurs soutenir cet état trop longtemps car il est très consommateur en énergie.

Ce mécanisme de peur est déclenché plus ou moins vite, dans différentes situations selon les individus. Néanmoins, la peur existe chez chacun d’entre nous (à part peut-être ceux que l’on appelle les ‘fous’).

Le contenu de mes rencontres me fait dire que l’on peut rencontrer deux types de personnes face à la mort :
– celles qui en ont peur à une échelle plus ou moins forte;
– celles qui l’appréhendent complètement sereines et libérées des émotions.

Je ne dirais pas que la mort donne son sens à la vie car, si la mort est l’acte le plus certain qui est, c’est simultanément le plus incertain : la mort arrive toujours de façon imprévue. Sauf dans le cas des personnes qui, ayant « vécu », peuvent contempler leur vie et s’éteindre paisiblement.
Edgar Morin, philosophe , Psychologies.com

Les propos d’Aymeric illustrent d’ailleurs très bien l’acception de la mort par cette deuxième catégorie de personnes.

J’ai effectivement pu remarquer que les personnes âgées rentrent plus facilement dans cette deuxième catégorie, les personnes qui acceptent la mort et sont prêtes à l’accueillir. Je tiens néanmoins à préciser qu’il s’agit d’une tendance plutôt que d’un critère. Parmi ces personnes, Mitlar, une femme d’agriculteur dans un village isolé du Madhya Pradesh. Malgré la barrière de la langue de la traduction (comme vous le constaterez), j’ai pu ressentir dans les moments partagés avec Mitlar qu’elle vivait très libérée face à l’idée de mort.

Je remettrai également une vidéo de Lang, un ancien Iban, rencontré dans une longhouse de Bornéo. Sa façon d’être était éloquente. Et le détachement qu’il laisse transparaître dans ses réponses témoigne de cet état d’acception.

L’acceptation de la mort

Mais alors, qu’est-ce qui nous fait basculer dans cet état d’acceptation ?
Serait-ce un sentiment d’accomplissement ou de réalisation des personnes, comme le propose Aymeric ?

Le fait d’avoir accompli (une oeuvre, des travaux, ou plus simplement une existence) pourrait permettre d’atteindre cet état-là. Et quoi de mieux que l’expérience de vie pour avancer lentement sur ce chemin ?

Isabelle Autissier, que j’ai eu la chance d’interviewer, renvoie également cette image-là de sa grand-mère. Elle-même fut confrontée par deux fois à des situations extrêmes lors de ses navigations. Ses réponses dégagent le même sentiment d’accomplissement.

Les propos d’Isabelle viennent à nouveau illustrer cette sérénité acquise dans l’acceptation de la mort. En l’écoutant, je suis frappé d’entendre qu’elle semble avoir atteint cette sérénité dans les moments où elle fut justement confrontée à des situations extrêmes. Comme si se rapprocher de la mort aider à l’accepter. Néanmoins, elle finit par préciser qu’elle se situe certainement aujourd’hui dans un entre-deux.

Les émotions face à la religion

J’ai également retrouvé ce sentiment d’acceptation chez des personnes plus jeunes. Alors que mon escale sur Bornéo touchée à sa fin et que j’avais décidé d’arrêter mes interviews, quelqu’un me proposa de rencontrer Saloma, une jeune femme bidayuh pleine de vie. Je repris mon matériel pour une dernière interview marquante avant le retour en France.

Les réponses de Saloma intègrent la question de la place de Dieu. La présence divine lui confère une confiance dans l’avenir. Dans une culture très différente, j’ai rencontré un jeune et fervent musulman indien à Khajuraho. Allah, dieu tout-puissant, est alors lui-même source de peur.

Et nous-mêmes dans tout çà, où en sommes-nous ? Avons-nous atteint ce sentiment d’accomplissement qui permet un détachement face à la mort ? Et même, pouvons-nous réellement le savoir ?

Conclusion : la perspective du vécu

L’émotion est une question centrale lorsque l’on évoque la mort. Pour autant, pouvons-nous produire des émotions aussi intenses que celles qui émergent au moment de la mort ? Seule l’expérience du vécu peut nous apporter ces réponses.
Ainsi, lorsque nous abordons la question de la mort, je suis désormais convaincu que l’émotion doit être placée au centre de la réflexion. Lama Dordje qui a introduit ce questionnement sur la place des émotions conclut cet article par la distinction entre la conception philosophique de la mort et l’expérience de la mort avec son cortège d’émotions. Cette précision avait déjà été proposée plus haut par Isabelle dans ces réponses.

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