La place du travail

Au cours de mes études, je me suis souvent senti confronté à un choix :
« Quelle option vas-tu prendre à la rentrée ? Quelle filière vas-tu prendre après le bac ? Et dans quel établissement ? »
En toile de fond de ces interrogations, présent dans ma tête, existait le « Quel métier veux-tu exercer plus tard ? », posé plus ou moins directement, mais qui finissait tôt ou tard par surgir dans la bouche des personnes qui vous accompagnent dans ces choix. D’ailleurs, souvent de celles des parents, plus inquiets pour votre avenir que vous ne l’êtes vous-même.

C’est par cette voie quelque peu contrainte que j’ai commencé mon cheminement sur le travail, qui m’amena rapidement et surtout à me questionner sur ce que je souhaitais être, quel homme je voulais devenir, et ce que je voulais apporter à la Société.

Au fil des ans, je me suis rendu compte que j’allais y consacrer pas mal de temps à ce qu’on appelle communément le travail. Il me semblait donc nécessaire d’y consacrer un article pour explorer ce qu’il représente pour les interviewés et pour chacun de nous.

Définir le travail

Comment définir le travail ? Dans la société occidentale moderne, le travail pourrait être caractérisé par une activité permettant de subvenir à ses besoins (pour se loger, se nourrir, se chauffer). L’individu se rend disponible pour effectuer une activité mentale, physique, et/ou créative contre de l’argent.
Au travers des rencontres, cette notion financière est assez présente. Elle est d’ailleurs, de manière marquée, inversement corrélée au niveau de vie des personnes.
En Inde, à l’ombre des murailles du fort de Jaisalmer, j’ai rencontré Mathar. Il est vendeur de textiles dans une boutique cachée dans le dédale de ruelles de la ville. Après avoir passé la barrière du vendeur qui tente par tous les moyens de vous faire acheter, je me rends compte que Mathar est avide de connaître l’autre, d’apprendre, de découvrir ces étrangers et ces touristes qui viennent dans sa ville. Perchés sur les toits de Jaisalmer avec une vue imprenable sur le fort, il accepte timidement de se confier.

A travers nos échanges, je comprends que Mathar se projette sur la responsabilité financière dont il se sent investi vis-à-vis de ses proches (femme, enfants, parents). Sans cette ressource, sa famille vivant dans un village du désert, sans agriculture, sera démunie. Dans une société où ce sont essentiellement les hommes qui partent travailler à la ville (je me rappelle en être arrivé à me demander où étaient cachées les femmes du pays !), il n’est pas rare d’entendre l’histoire d’une famille ayant plongé dans la misère suite à la disparition du mari.

Dans un contexte plus tropical, j’ai rencontré Frederick, un autre père de famille, vivant dans une situation transposable à celle de Mathar. Rapidement après mon arrivée dans une longhouse traditionnelle de l’ethnie Iban à Bornéo (bâtiment communautaire dans lequel vivent l’ensemble des familles du village), je me lie d’amitié avec lui autour d’un verre d’alcool de riz (qui outre sa fonction sociale, n’est guère fameux). Frederick a un sourire communicatif, et c’est l’un des seuls qui parle quelques mots d’anglais. Le lendemain, il est le premier à accepter de répondre aux questions de l’étranger.

Travailler et être heureux

Lors des interviews, le travail a plusieurs fois été relié à la notion de bonheur ou de satisfaction. Quel est le lien reliant les notions de travail et de bonheur ? Est-il possible d’être heureux sans être satisfait dans notre travail ? Je vous invite ici à lire l’article sur la recherche du bonheur.
De ma recherche du bonheur, j’en retiens qu’être en accord avec son propre référentiel de valeurs est un pilier générateur de sens, condition nécessaire au bonheur. L’existence d’une cohérence entre nos actes, nos pensées et notre référentiel de valeurs et de convictions est source d’une profonde satisfaction. Néanmoins, la complétude de l’individu permettant l’accès au bonheur ne se limite pas à cela. La question du désir et du rôle de la conscience me semblent deux autres points majeurs.
Pour atteindre un état de bonheur plein, le travail (activité constituant une part importante de nos actes et de nos pensées) sont donc indissociables de nos valeurs et convictions. Plus l’alignement sera étroit, plus la satisfaction que nous retirerons de notre travail sera élevée.
C’est sur le parvis d’un temple de la communauté chinoise de Bornéo que j’ai eu la chance de rencontrer Lester. Lester se propose de nous faire visiter le temple, et nous initie à ses rituels religieux. Un faisceau d’encens à la main, je reproduis méthodiquement les gestes en dispersant la fumée autour de moi. Il me donne rendez-vous pour le lendemain dans sa cuisine de rue. Après avoir laissé passer le rush du petit-déjeuner, il laisse tomber son tablier pour répondre à quelques questions.

Le travail doit-il être utile ?

Une autre notion qui m’a longuement animé est la question de l’utilité dans le travail. En tant qu’étudiant, je voulais avoir un impact, to make a change comme disent nos voisins. Lorsqu’une multitude de possibilités s’ouvre à vous, vous vous demandez : « Mais où est-ce que je serai le plus utile ? » Utile, utile… Mais pour qui, pour quoi ? Finalement, qu’est-ce qu’un travail utile ?
Je n’ai malheureusement pas réussi à capturer la matière adéquate pour répondre à cette question. L’utilité est une notion relative. Elle dépend du point de vue de la personne interrogée (spectateur, bénéficiaire, en opposition à la réalisation d’un travail), et finalement des critères utilisés pour juger des retombées de cette activité de travail. Une activité génère plusieurs impacts, pouvant être des retombées à la fois positives et négatives (sans parler de la difficulté d’isoler le résultat d’une seule activité…). La notion d’utilité, tout comme celle du sens, me semble nécessairement conditionnée par un système de valeurs, un ensemble d’indicateurs qui permet de positionner la pertinence de notre action.
Sur un plateau reculé de Bornéo, sur les terres de l’ethnie Kelabit, je suis resté vivre chez Stuart pendant quelques jours. Stuart, canadien d’origine, est charpentier mais cultive également les excellents ananas de Bario depuis qu’il est venu rejoindre sa femme. Stuart dégage une force tranquille. Il a choisi de venir mener ici une vie paisible, loin de toutes zones urbaines. Je sens qu’il est touché par mes interrogations et partage volontiers les convictions qu’il s’est construit au fil des expériences de la vie.

Finalement, le travail doit-il être utile ? A travers les réponses, je sens que la réponse n’a rien de triviale. La notion d’utilité, comme celle du lien entre bonheur et travail, est intimement liée aux repères et lignes directrices que nous identifions pour nous construire en tant qu’individu. Outre la difficulté de comprendre, d’être conscient de l’ensemble des tenants et aboutissants de nos actions dans un monde extrêmement complexe et intégré, chacun vient avec son propre référentiel pour définir ce qui sera utile à ses yeux. Peut-être vais-je ici justifier une conviction profondément ancrée en moi-même. Néanmoins, quelque que soit le système de valeurs individuel, il me paraît illusoire de chercher un bonheur plein tant que notre travail n’est pas utile à nos yeux.

Le rôle social du travail

Outre le fait de nous donner des ressources pour vivre et d’être étroitement lié à la construction de notre bonheur, le travail est également un vecteur d’intégration social. A travers les échanges, beaucoup de personnes caractérisent leur apport sociétal par le travail. Cela transcrit logiquement le fait qu’il s’agit certainement de la deuxième activité principale de notre vie après le sommeil (en temps cumulé). Alors interrogeons-nous maintenant sur le rôle social du travail.
Tout d’abord, pour une majorité de personnes, le travail est source de nombreuses relations humaines, avec ses collègues, ses clients, ses pairs, … Il existe ici un rôle social du travail pour être actif au sein de notre communauté. Je ne me lancerai pas dans une réflexion sur la nécessité qu’a l’homme de vivre en groupe. Je crois simplement que les interactions avec d’autres hommes nous nourrissent et nous stimulent.
Ensuite, comme mentionné ci-dessus, certaines personnes assimilent leur travail jusqu’à ce qu’il devienne une de leurs caractéristiques. Après tout, quoi de plus normal lorsque vous passez la majorité de votre temps à exercer une activité ? Dans les interactions sociales, nous définissons parfois les autres ou nous-mêmes par leur métier. Le travail a donc un nouveau un rôle social puisqu’il vient ici qualifier l’individu au sein de sa communauté. Et malheureusement, nous venons bien souvent y calquer, consciemment ou inconsciemment, quelques bonnes idées pré-conçues sur les individus.
Enfin, une autre valeur sociale du travail est l’impact que chacun peut avoir sur sa communauté par le biais de son travail. Le travail étant par définition une activité, il va modifier son environnement, produire un résultat matériel ou non. C’est d’ailleurs souvent par rapport à ces aboutissements que le travail est regardé au sein de notre groupe. « Ces changements ont été apportés depuis que Monsieur X. est en poste. » « C’est agréable de voir le résultat de son travail. » Si je souhaite apporter à la société qui m’entoure, à ma communauté, pourquoi se priver d’utiliser le travail comme vecteur ?
Aymeric, étudiant en médecine, apporte son éclairage sur le rôle social primordial qu’il voit dans sa profession. Il éclaire également le processus de construction de la représentation sociale du travail lors de notre apprentissage.

Le travail possède donc un enjeu social à différents titres. Stuart, interviewé plus haut, reconnaît également la puissance du sentiment de reconnaissance dans le travail. Cette reconnaissance par les autres est gratifiante et nourrissante pour l’individu. Mais que vient-on chercher dans la reconnaissance ? Vient-on chercher un stimuli positif pour soi-même, vient-on chercher une intégration sociale ou une reconnaissance de notre utilité pour notre communauté ? Ce questionnement se croise subtilement avec la notion d’utilité. Cherche-t-on à être utile pour être aligné avec ses valeurs, pour être intégré socialement ou pour obtenir une reconnaissance par le groupe ?

Ces questions sont à la fois personnelles et complexes. Les aboutissants du questionnement sur le bonheur me tendent à dire que le bonheur plein et durable se trouve dans notre conscience et dans la cohérence que nous sommes capables de développer en nous-mêmes. Cependant, il serait bien hypocrite de dire que je ne recherche ni reconnaissance, ni intégration sociale à travers mon travail.

Je vous invite maintenant à regarder en vous-même, à explorer les liens que vous entretenez avec votre travail. Quels sont-ils ? Qu’est-ce que le travail représente pour vous ? Qu’en attendez-vous ?

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